La terrible histoire des tortues géantes sacrifiées pour nourrir les marins

3 min


0

Avant les routes, les hôtels et les champs de canne, La Réunion était une île lente. Une terre volcanique où le silence n’était brisé que par les oiseaux marins, le vent dans les filaos… et le frottement de milliers de carapaces géantes sur le sol.

Aujourd’hui disparue, Cylindraspis indica fut l’une des plus grandes victimes oubliées de la colonisation de l’océan Indien. Décimée en moins d’un siècle, cette tortue terrestre géante a servi de nourriture vivante aux marins européens traversant les mers du Sud.

Une extinction massive longtemps reléguée au rang de simple anecdote historique, alors qu’elle constitue probablement l’un des premiers grands désastres écologiques documentés de l’histoire réunionnaise.

Une île peuplée de géants

Lorsque les premiers navigateurs européens débarquent sur l’île Bourbon au XVIIe siècle, ils découvrent un territoire quasiment vierge d’activité humaine.

Mais surtout, ils découvrent un phénomène biologique extraordinaire : des milliers de tortues géantes terrestres parcourent librement les plaines littorales et les pentes volcaniques.

Le voyageur français Jean-Baptiste Du Tertre évoquait déjà “une si grande quantité qu’on ne pouvait faire un pas sans en trouver”.

Certaines carapaces dépassaient un mètre de long. Sans prédateur naturel, l’espèce avait évolué durant des milliers d’années dans un équilibre parfait.

Jusqu’à l’arrivée des hommes.

La “conserve vivante” idéale des marins

Au XVIIe siècle, traverser l’océan Indien relève souvent de l’épreuve de survie.

Le scorbut décime les équipages, l’eau se dégrade rapidement dans les cales et les réserves de viande salée deviennent immangeables après plusieurs semaines en mer.

Pour les navigateurs, l’île Bourbon devient alors un immense garde-manger naturel.

La tortue géante réunionnaise possède un avantage logistique exceptionnel : elle peut survivre plusieurs mois sans manger ni boire.

Très vite, les marins comprennent l’intérêt économique de l’animal.

Les équipages débarquent sur l’île, retournent les tortues sur le dos pour les immobiliser, puis les empilent dans les cales des navires. Vivantes.

Certaines archives évoquent jusqu’à 4 000 tortues embarquées lors d’un seul voyage.

À bord, elles sont abattues progressivement afin de fournir de la viande fraîche aux marins pendant la traversée.

La tortue n’est plus un animal sauvage. Elle devient une ressource industrielle.

Une extinction fulgurante

Le plus frappant dans cette histoire reste la rapidité de la disparition.

À peine quelques décennies après le début de la colonisation permanente de Bourbon, les tortues deviennent déjà rares sur les côtes de Saint-Denis et de Saint-Paul.

Les chasseurs doivent progressivement remonter vers les Hauts pour trouver les derniers spécimens.

Vers 1770, Cylindraspis indica est considérée comme éteinte.

Les rats, cochons et autres espèces introduites par l’homme accélèrent encore la catastrophe en détruisant les œufs et les habitats naturels.

En moins d’un siècle, une espèce présente depuis des millénaires disparaît totalement.

Le premier grand avertissement écologique de La Réunion

L’histoire de la tortue géante réunionnaise dépasse largement le simple récit colonial.

Elle raconte surtout la naissance d’un modèle économique basé sur l’exploitation illimitée du vivant.

La tortue n’a pas été exterminée par peur ou pour sa dangerosité. Elle a disparu parce qu’elle était gratuite, abondante et pratique à transporter.

Une logique qui résonne fortement avec les crises environnementales actuelles :

  • surexploitation des ressources,
  • destruction des habitats,
  • artificialisation des littoraux,
  • disparition des espèces endémiques.

Sous les plages aménagées de L’Ermitage ou les terrains de Plaine des Galets, des fragments de carapaces fossilisées réapparaissent encore parfois.

Comme des traces silencieuses d’un monde disparu.

Une mémoire oubliée à reconstruire

Aujourd’hui, peu de Réunionnais connaissent réellement l’histoire de Cylindraspis indica.

Pourtant, sa disparition constitue l’un des premiers grands traumatismes écologiques de l’océan Indien.

Le genre Cylindraspis comptait plusieurs espèces réparties dans les Mascareignes — à Maurice, Rodrigues et à La Réunion — et toutes ont été rayées de la carte au XVIIIe siècle.

Redonner une place à cette tortue dans la mémoire collective réunionnaise, c’est aussi interroger notre rapport actuel à la biodiversité et au territoire.

Car parfois, l’histoire d’une île se raconte surtout à travers les espèces qu’elle a perdues.


T’as aimé ? Partage avec tes potes !

0

Quelle est ta réaction ?

OMG OMG
0
OMG
NRV NRV
0
NRV
LOL LOL
0
LOL
COOL COOL
0
COOL
SNIF SNIF
0
SNIF
Bibi Jacko

Posteur Junior

0 Comments

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Choose A Format
Article
Format du texte avec médias intégrés
List
Les listicles classiques d’Internet
Video
Intégrations YouTube et Vimeo
Audio
Intégrations SoundCloud ou Mixcloud