À La Réunion, le « zerbage » n’a jamais été un simple folklore. Dans les hauts comme dans les bas, les tisaneurs perpétuent un savoir ancestral transmis de génération en génération. Longtemps classées dans la catégorie des « remèdes de grand-mère », ces plantes médicinales locales intéressent désormais sérieusement la recherche scientifique.
De l’Université de La Réunion aux laboratoires internationaux, les études se multiplient. Et les résultats sont clairs : ce que les gramounes savaient empiriquement depuis des siècles repose sur de véritables mécanismes biologiques.
Un trésor de biodiversité unique au monde
Avec plus de 230 plantes médicinales inscrites à la Pharmacopée française, La Réunion s’impose comme un territoire majeur de la phytothérapie. Son isolement géographique a favorisé l’émergence d’espèces endémiques rares, aux propriétés parfois exceptionnelles.
Derrière le geste simple de « faire bouillir de l’eau » se cachent en réalité des molécules actives puissantes : antioxydants, anti-inflammatoires, composés antimicrobiens ou régulateurs métaboliques.
La tradition ne parlait pas de flavonoïdes ni de mangiférine. Elle parlait de « nettoyer le sang », de « rafraîchir le corps » ou de « calmer un saisissement ». Aujourd’hui, la science met des noms sur ces effets.
1. L’Ambaville : le bouclier anti-inflammatoire des hauts
L’Hubertia ambavilla, appelée Ambaville, pousse principalement dans les hauts de l’île. Elle est considérée comme l’une des plantes médicinales les plus emblématiques du patrimoine réunionnais.
🌺 Ce que dit la tradition
Les tisaneurs l’utilisent en décoction pour traiter les ulcères d’estomac, les brûlures gastriques et certains problèmes cutanés. On dit qu’elle « nettoie le sang » et apaise l’intérieur du corps.
🔬 Ce que dit la science
Les recherches ont confirmé ses propriétés anti-ulcéreuses et antioxydantes. Ses composés actifs participent à la protection et à la cicatrisation des muqueuses gastriques. Autrement dit : l’usage traditionnel repose sur une base pharmacologique réelle.
2. Le Change-écorce : un allié contre le diabète
Le Aphloia theiformis, plus connu sous le nom de Change-écorce, doit son surnom à son tronc qui se desquame naturellement.
🌺 Ce que dit la tradition
On l’emploie pour « rafraîchir le corps », traiter les infections urinaires et soulager divers troubles internes.
🔬 Ce que dit la science
Les chercheurs ont identifié une forte concentration de mangiférine, un puissant antioxydant. Cette molécule aide à réguler la glycémie et joue un rôle protecteur sur les reins et le foie. Elle agit également contre le stress oxydatif, impliqué dans le vieillissement cellulaire.
Le Change-écorce dépasse donc largement le cadre de la simple tisane rafraîchissante : il s’inscrit dans des pistes sérieuses de prévention métabolique.
3. Le Bois de Joli Cœur : au-delà du nom poétique
Le Pittosporum senacia est utilisé depuis longtemps pour les troubles respiratoires et circulatoires.
🌺 Ce que dit la tradition
Les tisaneurs l’emploient pour calmer l’asthme, soulager les difficultés respiratoires et apaiser les « saisissements ».
🔬 Ce que dit la science
Les analyses montrent que ses feuilles contiennent des composés favorisant la dilatation des bronches. Certaines études explorent également son potentiel face à certains types de cellules cancéreuses. Les recherches sont encore en cours, mais les résultats préliminaires suscitent un intérêt réel.
Le savoir du tisaneur : plus qu’une molécule
Si la science valide les principes actifs, elle ne remplace pas le savoir-faire du tisaneur.
Pour ces gardiens du zerbage, la plante ne se résume pas à une extraction chimique. Il y a le moment de la cueillette, souvent lié aux cycles naturels. Il y a la connaissance du terrain, des sols, de l’altitude. Il y a aussi le respect de l’écosystème.
Comme le confie un passionné de culture médicinale à Salazie :
« La science explique le comment. Le tisaneur connaît le quand et le pourquoi. »
Cette complémentarité ouvre la voie à une reconnaissance plus équilibrée entre tradition et recherche académique.
Vers une “phytothérapie péi” moderne
Aujourd’hui, des start-ups réunionnaises transforment ces plantes en gélules, huiles essentielles ou cosmétiques haut de gamme. La valorisation économique devient un enjeu majeur.
Mais 2026 pose un défi crucial :
- protéger les espèces endémiques de la surexploitation,
- encadrer la cueillette,
- préserver la transmission du savoir traditionnel,
- tout en permettant aux Réunionnais de continuer à se soigner selon leurs racines culturelles.
La biodiversité réunionnaise est une richesse scientifique, économique et identitaire.
Entre tradition et laboratoire, le zerbage n’est plus seulement un héritage : il devient un pont entre passé et avenir.





















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