C’est un trait d’union d’acier, une dentelle de fer jetée au-dessus d’un gouffre de galets. Pour les milliers de Réunionnais qui le croisent chaque jour entre Sainte-Rose et Saint-Benoît, il fait partie du décor. Pourtant, le vieux pont suspendu de la Rivière de l’Est n’est pas un simple ouvrage d’art : c’est un record mondial, un survivant des cyclones, et le témoin silencieux d’une Réunion qui, à la fin du XIXe siècle, voulait prouver qu’elle était à la pointe de la modernité.
Un défi à la nature indomptable
À la fin du XIXe siècle, traverser la Rivière de l’Est relevait de l’exploit. Capricieuse, imprévisible, la rivière se transformait en torrent déchaîné à la moindre avalasse. Tous les ponts en pierre ou en bois construits jusque-là avaient été balayés par les crues.
En 1890, l’administration coloniale tranche : il faut une solution radicale. Plus de piliers dans le lit de la rivière. Il faut un pont qui « vole » au-dessus de l’eau. Un pont suspendu.
Ferdinand Arnodin, le génie dans l’ombre d’Eiffel
Si Gustave Eiffel est devenu le symbole du fer, le maître des ponts suspendus s’appelait Ferdinand Arnodin. C’est à lui que l’on confie le projet. Dans ses ateliers de Châteauneuf-sur-Loire, il conçoit une structure révolutionnaire pour l’époque.
Livré en pièces détachées par bateau, assemblé sur place, le pont est inauguré en 1894. Avec une portée de 149,50 mètres, il devient alors le plus long pont suspendu du monde.
La Réunion entre dans l’histoire mondiale de l’ingénierie.
Pourquoi est-il toujours debout ?
Son secret : la souplesse.
Contrairement aux ouvrages rigides en béton, le système de câbles d’Arnodin permet à la structure d’absorber les contraintes. Lors des grands cyclones (1948, 1962), le pont oscillait, vibrait, mais ne rompait pas.
Il a supporté :
- les charrettes à bœufs chargées de canne,
- les premiers camions de l’île,
- des décennies d’intempéries.
La fin d’une ère… et la descente aux enfers
Pendant 85 ans, il est le passage obligé. En 1979, le nouveau pont en béton est inauguré à côté. Le vieux pont suspendu est relégué au rang de curiosité.
Sans entretien, la rouille s’installe, les câbles se corrodent, le plancher se dégrade.
En 2016, l’accès est interdit pour raisons de sécurité. Le monument semble condamné.
La résurrection d’un « zarlor » réunionnais
Grâce à la mobilisation de passionnés, du Département de La Réunion et au Loto du Patrimoine porté par Stéphane Bern, le pont est sauvé.
Le chantier est colossal :
pièces démontées une à une, traitées, restaurées ou remplacées à l’identique.
Aujourd’hui, le pont a retrouvé sa couleur rouge emblématique, ses câbles brillants, sa majesté.
Il n’est plus un axe routier, mais un lieu de mémoire, de promenade et de transmission.
Pourquoi les Réunionnais y sont si attachés ?
- La nostalgie du voyage : les planches qui vibraient sous les roues des voitures familiales
- Le lieu des amoureux : promesses, photos, souvenirs
- Le symbole de résilience : il a subi tempêtes, abandon et usure, mais il est toujours debout
Les chiffres fous du pont
- 149,50 m : portée sans appui intermédiaire
- 1894 : année d’inauguration
- 3,50 m : largeur de la voie
- ≈ 10 millions € : coût estimé de la restauration
Un pont vers l’avenir
Aujourd’hui, le Pont de la Rivière de l’Est n’est plus une route, c’est un sanctuaire patrimonial.
Un lieu où l’on marche sur l’histoire, où chaque rivet raconte un siècle de résistance, de génie et d’ambition humaine.
Le traverser à pied, ce n’est pas seulement changer de rive.
C’est traverser le temps.





















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