Sur l’île de La Réunion, plus d’un millier d’espèces végétales sont protégées par un relief volcanique unique au monde. Depuis toujours, les plantes occupent une place centrale dans le quotidien des Réunionnais. Utilisées en infusion, en décoction ou en application externe, elles constituent la base d’une pharmacopée traditionnelle transmise de génération en génération par les tisaneurs.
Mais ce savoir ancestral, profondément ancré dans la culture locale, possède aussi une face plus sombre. Certaines plantes, réputées pour leurs vertus médicinales, peuvent devenir extrêmement dangereuses lorsqu’elles sont mal utilisées — ou détournées à des fins criminelles.
C’est précisément ce que met en lumière une affaire judiciaire qui a durablement marqué l’île.
L’affaire Eric Samy : un crime presque parfait
Le 19 novembre 2013, à Sainte-Marie, Eric Samy, entrepreneur connu, décède dans des circonstances d’abord jugées naturelles. Aucun élément ne laisse alors présager un acte criminel. Pourtant, plusieurs mois plus tard, des appels anonymes et des incohérences dans le récit des proches font émerger de sérieux soupçons.
En 2014, le corps d’Eric Samy est exhumé. L’enquête prend alors un tournant décisif. Les investigations se concentrent sur son épouse, Marlène Oulédi, et sur François Chari, un tisaneur présenté comme un sorcier. Ce dernier avoue avoir préparé, à la demande de sa maîtresse, un breuvage mortel à base de Bois de Rempart et d’isopropanol.
Une information judiciaire pour assassinat est ouverte en avril 2014. L’affaire révèle au grand public l’usage criminel d’une plante pourtant bien connue des traditions réunionnaises.
Le Bois de Rempart : entre médecine et poison
Dans les hauts de l’île, là où la végétation colonise les pentes volcaniques les plus abruptes, pousse un arbre au nom évocateur : le Bois de Rempart. Espèce pionnière capable de s’implanter sur les coulées de lave les plus stériles, il incarne à la fois la résilience de la nature réunionnaise et un danger extrême.
Longtemps utilisé par les tisaneurs, le Bois de Rempart n’était employé que dans un cadre très précis et strictement externe :
- traitement de certaines affections cutanées sévères, comme l’eczéma ou la gale,
- bains ou compresses destinés à soulager douleurs inflammatoires et rhumatismes.
Mais cette plante contient des grayanotoxines, substances hautement toxiques qui attaquent le système nerveux et cardiaque. En cas d’ingestion, elles peuvent provoquer ralentissement du rythme cardiaque, chute brutale de la tension, paralysie respiratoire et, dans certains cas, la mort.
Sorcellerie et croyances : une frontière fragile
À La Réunion, les pratiques de sorcellerie et de guérison traditionnelle font partie intégrante du paysage culturel. Amulettes, rituels de protection, lectures divinatoires et usage des plantes coexistent avec la médecine moderne.
Si ces croyances sont souvent mobilisées pour soulager, protéger ou rassurer, elles peuvent aussi être instrumentalisées. L’affaire Eric Samy illustre tragiquement comment un savoir ancestral peut être détourné et mis au service du crime, dans une zone floue où se mêlent foi, manipulation et emprise psychologique.
Entre ombre et lumière : une plante aux multiples visages
Paradoxalement, le Bois de Rempart est aussi associé à l’un des produits les plus précieux de l’île : le miel vert. Les abeilles butinent ses fleurs sans absorber sa toxicité, transformant une plante potentiellement mortelle en un nectar d’exception.
Résistant au feu, capable de survivre sur des sols pauvres, le Bois de Rempart demeure un symbole puissant de la flore réunionnaise : à la fois guérisseur, poison et témoin silencieux de l’histoire humaine.
Prudence et transmission du savoir
Cette affaire rappelle une réalité essentielle : la connaissance des plantes exige rigueur, prudence et responsabilité. Sans encadrement scientifique et médical strict, certaines espèces représentent un danger mortel.
À La Réunion, préserver le savoir traditionnel passe aussi par la sensibilisation aux risques, afin que l’héritage des tisaneurs ne devienne jamais une arme.






















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