Trois mois après le coup d’État d’octobre 2025 ayant renversé Andry Rajoelina, Madagascar vit une transition politique instable, tiraillée entre urgence sociale, réformes techniques et pression internationale. Dirigée par le colonel Michaël Randrianirina, la transition affiche une volonté de rupture : lutte anticorruption, restauration des services essentiels (eau, électricité), relance des infrastructures. Mais cette dynamique reste fragile, dans un pays où la pauvreté touche une immense majorité de la population, où la jeunesse (notamment la Gen Z) se montre exigeante, et où la communauté régionale (SADC) réclame désormais un calendrier clair vers des élections.
En janvier 2026, la Grande Île se retrouve donc à un carrefour : accélérer vers une sortie institutionnelle, ou s’enliser dans une transition prolongée qui pourrait raviver la contestation.
Un basculement brutal en octobre 2025… et une transition née dans la tension
Le coup d’État d’octobre 2025 a ouvert une nouvelle séquence politique. À la suite de l’escalade des tensions et du basculement de l’armée, le colonel Randrianirina a pris la tête de l’État dans un contexte de rupture, d’attentes massives et de défiance généralisée envers les élites. Il a prêté serment à la mi-octobre 2025, dans une période décrite comme particulièrement mouvementée par la presse malgache.
Dès les premières semaines, le nouveau pouvoir a affiché une ligne dure : austérité, “tolérance zéro” contre la corruption, reprise en main des secteurs stratégiques. Les institutions ont été profondément bousculées, et la transition s’est structurée autour d’un exécutif civilo-militaire, avec un discours centrée sur “l’efficacité” et “l’urgence”.
Eau et électricité : priorité nationale, réponse immédiate, symbole politique
Dans un pays régulièrement confronté aux délestages, aux pénuries et aux crises urbaines, le pouvoir de transition a mis la Jirama (électricité et eau) au cœur de son action. Sur le terrain, les annonces et mesures d’urgence ont eu un impact concret : renforcement de certains équipements, réponses ponctuelles aux coupures, et accélération de projets structurels.
Mais c’est surtout sur les grands projets hydroélectriques que la transition veut marquer un tournant. Début janvier 2026, les autorités annoncent le lancement de chantiers long terme tels que Volobe et Sahofika, présentés comme essentiels pour réduire la dépendance aux productions thermiques coûteuses et insuffisantes.
Volobe et Sahofika : des projets structurants… et hautement attendus
- Volobe est présenté comme un projet prioritaire : EDF Power Solutions indique une production annuelle pouvant atteindre environ 750 GWh, soit une part significative du mix électrique national.
- Côté Sahofika, des sources industrielles décrivent un projet majeur destiné à renforcer la capacité nationale, avec une mise en œuvre pensée sur plusieurs phases.
Ces projets ne sont pas nouveaux — plusieurs existent depuis des années sur le papier — mais la transition tente de les repositionner comme “preuve de changement” : moins de promesses, plus d’exécution.
Réformes économiques : entre stabilisation prudente et croissance sous perfusion
Sur le plan économique, le gouvernement de transition joue l’équilibriste. L’objectif est double :
- éviter un effondrement (inflation, devises, chaos budgétaire)
- donner des signes de redémarrage (agriculture, PME, routes, énergie)
Dans les faits, les progrès restent contrastés. Les marchés et les investisseurs restent méfiants tant que le cadre institutionnel n’est pas stabilisé et qu’un calendrier politique crédible n’est pas fixé. Plusieurs observateurs notent que la transition doit rassurer sans perdre l’adhésion populaire, ce qui suppose d’éviter les politiques perçues comme injustes ou déconnectées.
Sur les infrastructures, les autorités mettent en avant des actions visibles — routes, logistique, projets d’énergie — car ce sont des mesures “mesurables” qui parlent au quotidien des citoyens.
La Gen Z, moteur du soulèvement… devenue vigie de la transition
L’un des points les plus sensibles de cette période est la jeunesse malgache. La Gen Z, mobilisée durant la crise politique, est devenue une force de surveillance plus qu’un simple soutien. Elle attend des actes : emplois, fin des passe-droits, services publics, liberté d’expression, et surtout cap politique clair.
Le pouvoir le sait : une transition peut perdre son crédit non pas quand elle échoue totalement, mais quand elle donne l’impression de ralentir, de compliquer, ou de reproduire les mêmes logiques. Des tensions sociales sporadiques ont émergé dans plusieurs régions, souvent autour des conditions de vie, de l’emploi et de la cherté du quotidien.
Dans un pays où la pauvreté reste massive, la question est simple mais brutale : à quel moment les réformes deviennent-elles visibles dans l’assiette, le panier, l’électricité, l’eau, le transport ?
Pression régionale : la SADC exige un calendrier et une feuille de route
En janvier 2026, la pression internationale devient plus directe. Le 16 janvier, Randrianirina effectue une visite à Pretoria et échange avec Cyril Ramaphosa, président en exercice de la SADC. Les messages sont clairs : Madagascar doit revenir vers un ordre constitutionnel via un dialogue national inclusif conduisant à des élections “dès que possible”.
La SADC a également évoqué l’envoi d’un Panel of the Elders (un groupe de médiation) pour appuyer le processus de transition.
De son côté, l’Agence panafricaine APA rapportait dès décembre 2025 une volonté régionale renforcée, avec un déploiement d’équipe de médiation envisagé d’ici mars 2026.
Derrière ces annonces, il y a un avertissement implicite : sans calendrier crédible, la transition risque sanctions diplomatiques, isolement et blocage économique. Et sans soutien extérieur, l’État malgache pourrait avoir du mal à tenir ses objectifs (financement, projets, stabilité).
Le retour des “anciens” : Rajoelina en exil, et le risque d’une guerre d’influence
Autre facteur d’incertitude : le camp de l’ancien président. Andry Rajoelina, désormais en exil selon plusieurs récits médiatiques, reste une figure polarisante, avec des réseaux, des soutiens et une capacité de nuisance potentielle dans un paysage institutionnel fracturé. Certains scénarios évoquent un retour politique indirect (alliés, coalitions, pressions), surtout si la transition s’éternise.
Cela alimente une dynamique classique des transitions :
plus elles durent, plus les anciens réseaux ont le temps de se réorganiser.
Transition 2026 : les trois scénarios possibles
1) Sortie rapide et encadrée (scénario “stabilisation”)
- dialogue national inclusif
- calendrier électoral clair
- réintégration diplomatique progressive
- retour de la confiance économique
C’est le scénario préféré par la SADC.
2) Transition prolongée (scénario “refondation lente”)
Certains acteurs estiment qu’une refondation institutionnelle (voire constitutionnelle) nécessite plus de temps. Le risque : fatigue populaire, contestations sociales, isolement régional.
3) Blocage et retour de tension (scénario “impasse”)
Sans élections, sans résultats socioéconomiques visibles, et avec la jeunesse en alerte, la transition pourrait provoquer une nouvelle crise, même sans retour immédiat de violence.
Le cœur du problème : réformer ne suffit pas, il faut un cap politique clair
En janvier 2026, le paradoxe malgache est là :
✅ des réformes et des mesures existent (énergie, gouvernance, infrastructures)
❌ mais la transition reste vulnérable parce que la légitimité ne se mesure pas seulement à l’action technique, mais aussi à la destination.
Le pays veut des réponses concrètes — eau, électricité, prix, emploi — mais veut aussi savoir quand et comment la transition rendra la parole au peuple. C’est précisément ce que la SADC demande désormais officiellement : une feuille de route, un dialogue national, des élections.
Madagascar avance donc sur une ligne étroite : réussir la stabilisation sans étouffer la démocratie, accélérer les projets sans oublier la confiance, et transformer une rupture politique en refondation durable.






















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