À La Réunion, il n’est pas rare d’entendre cette remarque : « Nou parle pas pareil Saint-Denis, Saint-Paul, Cilaos ou Saint-Joseph ». Accents différents, expressions propres à certains quartiers, façons de prononcer ou de construire les phrases… Pour beaucoup de Réunionnais, il existerait presque autant de créoles que de communes. Mais qu’en disent réellement les linguistes ? Existe-t-il plusieurs langues créoles réunionnaises, ou une seule langue aux multiples visages ?
Une langue unique, des façons de parler multiples
D’un point de vue scientifique, la réponse est claire : il n’existe qu’une seule langue créole réunionnaise. Les spécialistes la décrivent comme une langue à base lexicale française, née de l’histoire coloniale de l’île, enrichie par des apports malgaches, africains, indiens et européens.
Comme le français, l’anglais ou l’arabe, le créole réunionnais n’est pas figé. Il se décline en variétés, selon les régions, les quartiers, les générations et les situations sociales. Autrement dit, on parle la même langue, mais pas toujours de la même manière.
Un continuum entre créole « clair » et créole « kafi »
À La Réunion, les linguistes parlent souvent d’un continuum linguistique. À une extrémité, on trouve un créole très proche du français, parfois utilisé dans des contextes scolaires, médiatiques ou professionnels. À l’autre, un créole plus marqué, parfois qualifié de « kréol kafi », plus éloigné du français standard et davantage ancré dans l’oralité populaire.
La plupart des Réunionnais naviguent naturellement entre ces registres au quotidien, sans même s’en rendre compte. Selon l’interlocuteur, le lieu ou la situation, on adapte sa manière de parler. Il est également courant de mélanger créole et français dans une même phrase : c’est ce que les sociolinguistes appellent le codeswitching.
Kréol des Bas, kréol des Hauts, kréol urbain
Même si les frontières sont aujourd’hui moins nettes, on distingue traditionnellement plusieurs grandes variétés régionales du créole réunionnais.
- Le kréol des Bas : historiquement parlé sur le littoral, de Saint-Benoît à Saint-Pierre. Il a été marqué par les contacts anciens avec les travailleurs venus d’Inde, notamment dans le lexique.
- Le kréol des Hauts : associé aux zones montagneuses et rurales, notamment dans les cirques et les hauts de l’île. Il présente des particularités de prononciation et de vocabulaire, parfois perçues comme plus anciennes ou plus conservatrices.
- Le kréol urbain : parlé dans les grandes villes comme Saint-Denis, Le Port ou Saint-Pierre. Plus influencé par le français standard, il évolue rapidement sous l’effet des médias, de l’école, de la musique et des réseaux sociaux, en particulier chez les jeunes.
Ces catégories restent toutefois des repères. Les mobilités, les mariages mixtes et l’urbanisation ont largement brouillé les frontières linguistiques.
Accents, quartiers et identités
À La Réunion, la variation linguistique ne se limite pas aux communes. Les quartiers eux-mêmes peuvent être associés à des accents ou des façons de parler spécifiques. Ces différences se manifestent dans la mélodie des phrases, le rythme, certains sons, mais aussi dans le choix des mots et des expressions.
Certaines manières de parler sont devenues de véritables marqueurs d’identité sociale ou culturelle. Dire « dala », « gars », « koman i lé » ou employer certains jurons peut signaler une appartenance générationnelle, territoriale ou communautaire. Même si ces distinctions sont aujourd’hui plus symboliques que réelles, elles continuent d’exister dans les représentations collectives.
Diglossie et jugements sociaux
Depuis les années 1970, la situation linguistique réunionnaise est souvent décrite comme une diglossie : le français est historiquement associé aux situations formelles (école, administration, médias), tandis que le créole occupe la sphère familiale et informelle.
Cette hiérarchie a longtemps influencé la perception du créole, parfois jugé « incorrect » ou « moins noble ». À l’intérieur même du créole, des jugements existent : certaines façons de parler sont valorisées, d’autres stigmatisées. Pourtant, toutes participent à la richesse de la langue.
Une langue vivante, en constante évolution
Aujourd’hui, le créole réunionnais gagne progressivement en reconnaissance. Il est présent dans la littérature, la musique, le théâtre, la publicité et de plus en plus dans l’espace public. Les écrivains et artistes revendiquent la diversité des accents, des quartiers et des voix comme une force, et non comme une faiblesse.
Une question d’identité plus que de grammaire
Alors, existe-t-il plusieurs langues créoles réunionnaises ? Non, mais il existe une multitude de façons de parler le créole, chacune porteuse d’une histoire, d’un territoire et d’une identité. Derrière la question linguistique se cache souvent une question plus profonde : celle de la reconnaissance et de la valorisation des cultures réunionnaises dans toute leur diversité.
À La Réunion, parler créole, c’est avant tout faire vivre une langue commune, tout en y mettant l’accent, les mots et l’âme de son quartier.






















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