Tourisme à La Réunion : l’exotisme fabriqué par les mots, selon la chercheuse Morgane Andry

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Une analyse critique signée Morgane Andry, docteure en sciences du langage

Derrière les images de cartes postales, les slogans accrocheurs et les vidéos promotionnelles léchées, quelle représentation réelle de La Réunion est transmise aux visiteurs ? C’est à cette question centrale que répond la thèse de Morgane Andry, docteure en sciences du langage à l’Université de La Réunion, à travers une analyse sociolinguistique approfondie des discours de promotion touristique de l’île.

Soutenue le 8 décembre 2022, sous la direction de Mylène Eyquem-Lebon, cette thèse met en lumière les mécanismes discursifs qui façonnent l’imaginaire touristique réunionnais, entre valorisation, exotisation et héritage colonial.

Une destination française présentée comme étrangère

Toutes les destinations touristiques font l’objet de représentations fantasmées. La Réunion ne fait pas exception. Bien au contraire. Son insularité, son éloignement géographique et son histoire particulière nourrissent des imaginaires puissants, souvent construits depuis l’extérieur.

À partir d’un corpus composé de guides touristiques majeurs (Petit Futé, Lonely Planet, GéoGuide), d’affiches, de campagnes institutionnelles et de films promotionnels, Morgane Andry démontre que La Réunion est fréquemment présentée comme une destination « ailleurs », presque étrangère, bien qu’elle soit un département français.

Les discours mettent en avant les différences culturelles, linguistiques, culinaires et humaines, éloignant symboliquement l’île de la France hexagonale. Cette mise à distance participe à une construction exotique qui rend le territoire « dépaysant », mais aussi parfois figé dans des stéréotypes.

L’exotisation : un procédé touristique global, mais européo-centré

La recherche montre que ce processus d’exotisation n’est pas propre à La Réunion. Il concerne l’ensemble des destinations insulaires. Toutefois, il repose sur une norme implicite : l’Europe comme centre de référence.

Les guides touristiques et supports promotionnels adoptent un point de vue européo-centré, où l’altérité devient un argument commercial. Le « différent » est valorisé, mais souvent simplifié, folklorisé ou essentialisé. La culture locale devient un décor, un produit, parfois déconnecté de sa complexité sociale et historique.

Quand les acteurs locaux reprennent les codes dominants

L’un des apports majeurs de la thèse réside dans les enquêtes de terrain menées auprès de promoteurs locaux, notamment l’IRT, des restaurateurs et des guides touristiques. Ces entretiens révèlent une tendance forte : les acteurs réunionnais adaptent leurs discours aux attentes et aux codes imposés par les grands opérateurs hexagonaux et internationaux.

En cherchant à rester compétitifs, ils reprennent souvent les mêmes images, les mêmes récits et les mêmes stéréotypes, contribuant malgré eux à la reproduction de représentations héritées du passé colonial.

Une réception des discours révélatrice de leurs effets

La thèse s’intéresse également à la réception de ces discours. Des enquêtes ont été menées auprès de personnes ne connaissant pas La Réunion, à partir de films promotionnels de l’IRT et de présentations du musée de Villèle. Des Réunionnais ont également été interrogés, notamment autour du slogan « île intense ».

Les résultats montrent un décalage fréquent entre l’image touristique véhiculée et la réalité vécue. Si ces discours séduisent, ils contribuent aussi à invisibiliser certaines réalités sociales, historiques et contemporaines de l’île.

Un héritage colonial toujours présent

La conclusion de la thèse est sans appel : les représentations touristiques actuelles de La Réunion sont profondément liées à son héritage colonial. Sous couvert d’arguments commerciaux, ces discours perpétuent des mécanismes de domination symbolique.

À l’image des expositions coloniales du début du XXᵉ siècle, la promotion touristique combine encore aujourd’hui une posture coloniale et phallocrate, où les territoires, les corps et les cultures sont mis en scène, souvent au détriment de leur autonomie narrative.

Une chercheuse engagée dans le débat public

Docteure en sciences du langage, Morgane Andry est rattachée au Laboratoire LCF (Langues, textes et communications dans les espaces créolophones et francophones). Ancienne ATER à l’Université de La Réunion, elle intervient régulièrement dans des colloques, conférences et formations, sur des thématiques liées au tourisme, aux identités, aux discriminations linguistiques, au genre et aux représentations sociales.

Ses travaux interrogent les mots que nous utilisons pour parler de nos territoires — et les rapports de pouvoir qu’ils véhiculent.

Source : https://medium.com/@morgane.andry/curriculum-vit%C3%A6-de-recherche-e01ad22bc1a3

Facebook/Morgane Anr


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