Une enquête d’Émilie
Dans une enquête approfondie, la journaliste Émilie, originaire de Bretagne et installée à La Réunion, s’est penchée sur le rapport intime et souvent douloureux qu’entretiennent les Réunionnais avec leur langue maternelle à l’école. Alors que 81 % de la population parle le créole réunionnais dès la petite enfance, son intégration dans le système éducatif reste le fruit d’un combat long et semé d’embûches.
Un héritage de stigmatisation profondément ancré
L’enquête d’Émilie revient sur une période marquée par une véritable diabolisation du créole. À partir des années 1950, une politique éducative assimilant langue créole et échec scolaire s’installe durablement. À travers les travaux et témoignages de figures comme Axel Gauvin, elle rappelle comment le créole fut désigné comme responsable d’une supposée « généralisation de l’échec ».
Certaines déclarations institutionnelles de l’époque, notamment attribuées au vice-recteur Hippolyte Foucque, évoquant qu’il fallait « fusiller le créole », illustrent la violence symbolique exercée sur toute une génération.
Cette politique a marqué les familles au fer rouge, instaurant une distanciation culturelle durable : le français devenait le seul passeport vers la réussite sociale, tandis que le créole était relégué au folklore, à l’informel, voire à la vulgarité.
Le créole comme « câlin » pédagogique
Sur le terrain, l’enquête met en lumière le travail d’enseignants engagés comme Thoman Allem, pour qui le créole en classe agit comme un véritable « câlin » linguistique. Il permet à l’enfant de se sentir en sécurité, de conserver sa spontanéité et de ne pas vivre l’école comme un lieu d’exclusion de son identité.
D’un point de vue cognitif, Émilie souligne un mécanisme souvent ignoré : l’enfant créolophone contraint de penser en créole puis de répondre en français réalise un effort de traduction mentale permanent. Chez des élèves de 7 ans, ce parcours mental peut être si long qu’il ne reste parfois que 10 % de réponses correctes, non par manque de capacité intellectuelle, mais par épuisement cognitif et perte de sens.
Une reconnaissance institutionnelle en marche
L’enquête montre également que les lignes ont commencé à bouger. Aujourd’hui, l’Académie de La Réunion, représentée notamment par Marine Adèche Cantalia Tegali, défend un enseignement en contexte, où le créole devient une passerelle vers le français et les langues étrangères, et non un obstacle.
Quelques chiffres clés illustrent cette évolution :
- Reconnaissance légale : langue régionale depuis 2000, inscrite dans la Constitution en 2008
- Opinion publique : en 2021, 80 % des Réunionnais se disent favorables à l’enseignement du créole
- École primaire : plus de 400 enseignants habilités et 56 classes bilingues
- Secondaire : une option encore marginale, suivie par 3 192 élèves en 2024
Valoriser l’identité pour apaiser l’école
Comme le rappelle Émilie en conclusion de son enquête, l’objectif n’est pas de remplacer le français, mais de reconnaître l’identité linguistique de l’enfant afin de favoriser sa santé mentale, son engagement scolaire et un climat éducatif plus apaisé.
Les recherches en neurosciences confirment d’ailleurs que le bilinguisme précoce développe des connexions cérébrales spécifiques, transformant ce qui fut longtemps perçu comme une faiblesse en véritable atout éducatif et cognitif.
👉 Apprendre uniquement en français pour un enfant créolophone, c’est comme courir avec des chaussures trop petites. En autorisant le créole, l’école lui donne des chaussures à sa taille : la destination reste la même, mais le chemin devient plus juste, plus sûr et plus humain.
Source : Emilie filme





















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